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15/12/2005
Rien ne vaut une bonne catastrophe
Carte blanche à Alain Rémond
Les moments de vérité, à la télévision, ce sont les catastrophes. Bien entendu, il y a aussi les faits divers. Les faits divers permettent à la télévision de donner toute la mesure de son talent : interviews des voisins (« je n’aurais jamais cru ça de lui, un monsieur si discret ! »), traque des proches de l’assassin et/ou de la victime (avec, si possible, témoignage exclusif du père ou de la mère), reconstitution aux petits oignons, hypothèses et supputations, chasse aux suspects. Et, bien entendu, avis autorisés d’experts (psys, en général), qui ne connaissent rien au fait divers en question, mais qui ont tout de même quelque chose à dire (les experts ont toujours quelque chose à dire). Oui, le fait divers est la providence du journal télévisé, dont il fait souvent l’ouverture : il faut bien appâter le client.
Reste que, sur l’échelle de Richter du trémolo télévisuel, la catastrophe est un cran au-dessus du fait divers. C’est d’abord une question de logistique. Un tremblement de terre ou un ouragan à l’autre bout du monde, c’est le branle-bas de combat dans les rédactions : mobilisation des correspondants sur place (s’il y en a), réquisition d’envoyés spéciaux, achats d’images aux télévisions locales, etc. Une place à part est faite à un feuilleton en soi : la préparation, le départ, le voyage, l’arrivée et le travail sur place d’une équipe française de sauveteurs (pompiers, Samu...) dont on nous fait comprendre qu’ils sont attendus comme le Messie et que, comme de juste, ils font des miracles. Tout cela est on ne peut plus normal : on ne va tout de même pas reprocher à la télévision de couvrir du mieux possible un événement qui bouleverse l’opinion, qui sème la mort et la désolation. Elle fait son boulot, qui est d’informer.
Où est le malaise, alors ? Dans ce petit quelque chose qui finit toujours par s’insinuer et transparaître : une catastrophe, c’est la promesse d’images spectaculaires, c’est de l’émotion, du drame, du suspense. Ce n’est jamais dit, jamais avoué, jamais revendiqué. Mais c’est comme un message secret écrit à l’encre sympathique (quoique pas sympathique du tout). L’annonce d’un ouragan, par exemple. Cette façon de relayer les dépêches qui promettent le pire (« il est passé du degré 4 au degré 5, sur une échelle qui en compte 5 »). Accrochez-vous, chers téléspectateurs ! Ça va être terrible ! Vous vous souvenez de l’ouragan d’avant ? Eh bien, vous n’avez encore rien vu ! Celui-là va être pire ! Bien pire ! D’après les spécialistes, c’est le pire du pire ! Et puis cette déception subliminale, qu’on lit dans le regard, qu’on entend dans la voix du présentateur : « Aux dernières nouvelles, l’ouragan serait rétrogradé du degré 4 au degré 3... » Pas si terrible que ça, en fait. Bon, on est bien contents pour ceux qui vont y échapper. Bien sûr, bien sûr. Mais il y a comme du regret dans la moue du présentateur. Toute cette mobilisation, tout ce branle-bas de combat, toute cette excitation pour pas grand-chose, finalement. Pour rien, si ça se trouve. On essaye tout de même d’assurer le spectacle, on choisit des images de vent, de vagues, de toits envolés, d’arbres abattus. Mais le cœur n’y est plus. Le record du pire ouragan ne sera pas battu. Il y a comme un dépit d’enfant dans la moue du présentateur. Il insiste auprès des envoyés spéciaux : « Vous êtes sûr que l’ouragan a perdu de sa force ? » Il essaye d’y croire encore, il s’accroche. Mais on sent bien qu’il est déçu. Tant pis. Passons aux faits divers...
J’exagère ? Oui, sans doute. Je suis injuste. Je sollicite. J’interprète. J’extrapole. Et pourtant, qui ne ressent cette confuse impression ? Je ne mets en cause ni les journalistes sur place, ni les présentateurs. Il se joue là quelque chose qui les dépasse : un épisode du feuilleton conçu, mis en scène, réalisé par la télévision elle-même. Par la machine télévision. Qui a sa propre logique, ses propres lois. Elle en veut toujours plus. Toujours plus d’images. Toujours plus d’émotions. Toujours plus de spectacle. La catastrophe réveille la bête. Elle s’ébroue, renifle, s’excite. Elle sent venir le grand moment.
Et nous aussi, qui sommes ses complices, ses victimes consentantes. Nous aussi, qui sommes déçus si la promesse n’est pas tenue...
Alain Rémond
Dernier ouvrage paru : « Lire attentivement la notice » aux éditions Bayard, septembre 2005.
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