15/09/2004
"Écouter l’autre..."
Peut-on faire coexister dans une même revue un entretien avec Alain Finkielkraut et une interview de Jean-Marie Le Pen ? C’est le choix de Médias. Il ne s’agit pas, bien sûr, de dire par là que toutes les opinions se valent. Mais, en accueillant des points de vue aussi différents, nous entendons réaffirmer notre souci commun de donner la parole, sur la question des médias, à des personnalités de toutes sensibilités, y compris lorsque celles-ci défendent des opinions que nous combattons. Dans une époque où chacun y va de ses exclusives, de ses amalgames, de ses mots assassins, nous parions sur la tolérance. Naïf ? A vous de juger.
Peut-être, au fond, en avons-nous assez de voir certains penser à notre place, se faire les porte-voix des choix supposés les plus justes. Nous ne sommes pas, nous ne serons pas des prescripteurs. Notre ambition est plus modeste : proposer à nos lecteurs - dont nous imaginons qu’ils attendent d’être traités comme des adultes - de quoi alimenter leur réflexion. A eux de faire des choix, de trier, de comparer, d’analyser. C’est notre façon à nous de pratiquer ce « journalisme citoyen » que nous ne voulons pas confondre avec un prêt-à -penser, fût-il nourri des meilleures intentions du monde.
Nous assumons par conséquent le refus de toute diabolisation, de toute simplification. Le journalisme, explique Alain Finkielkraut, est le contraire de l’idéologie. Il est capacité à écouter l’autre, à ne pas faire l’impasse sur des arguments qui viendraient contrarier ses propres convictions. Encore faut-il pour cela tendre l’oreille. Nous le faisons - du moins, nous essayons de le faire - en optant pour une forme d’interview qui laisse à nos interlocuteurs le temps et l’espace de s’expliquer, de convaincre. Sans renoncer aux questions gênantes, mais sans procès d’intention, sans parti pris excessif, sans agressivité inutile ou, pire encore, simulée.
Que cette approche ne soit pas dans l’air du temps, nous en sommes pleinement conscients. Elle pourrait même se révéler finalement provocatrice. N’a-t-on pas vu, par exemple, des politiques, des intellectuels décrire l’Italie de Silvio Berlusconi et ses médias comme un véritable goulag ? Au risque de nous brûler les doigts nous avons donc choisi d’aller interroger, dans son antre milanais, Fedele Confalonieri, le patron de Mediaset, le groupe de médias propriété d’Il Cavaliere.
Médias, vous l’aurez compris, sera difficile à étiqueter. Peu portés sur l’approche orwellienne de la communication - nous ne croyons guère à un théâtre d’ombres qui verrait quelques puissants tirer les ficelles en coulisses - nous n’en sommes pas moins attentifs aux pressions subies par les médias, qu’elles soient économiques, corporatistes ou encore politiques, quoique ces dernières soient plus marginales dans nos démocraties. Il n’est pas nécessaire d’être un adepte de la lutte des classes pour s’alarmer des possibles conséquences sur le pluralisme de l’information, d’une montée en puissance de grands groupes industriels dans l’univers de la presse et de la télévision.
Moins montrés du doigt sont les réflexes de « clan » qui régissent parfois les attitudes des professionnels de l’information. Cette « idéologie journalistique », dénoncée dans ce numéro par Jean-François Kahn, le fondateur de Marianne, peut prendre la forme d’un suivisme généralisé, d’une hiérarchisation de l’information quasi identique d’un média à l’autre ou encore d’un sensationnalisme racoleur qui n’est pas réservé à la télévision. Elle est d’autant plus difficile à combattre qu’elle se cache derrière un discours pétri de références au nécessaire professionnalisme, au refus de cette subjectivité qu’il faudrait toujours tenir à distance.
Reste que la communication ne se réduit pas à des questions de déontologie ou de morale. Elle est aussi affaire de plaisir, de rêve. Ni futile, ni sérieuse, simplement une facette de la vie. Avec ses vedettes - comme Claude Imbert dont nous brossons le portrait dans les pages qui suivent - et ses mythes qu’il faut savoir écorner comme s’y emploie Claude Moisy à propos d’Albert Londres. Clin d’œil aussi à ces stars qui font vivre, et vivent de cette presse people qu’il est de bon ton de brocarder, même si elle n’est peut-être pas si différente de celle que l’on qualifie de sérieuse.
Masochisme, que la publication de la volée de bois vert d’un Raoul Vaneigem déchaîné par trop de rodomontades journalistiques ? Peut-être. A moins qu’au-delà des formules assassines - et parfois injustes - de l’auteur du « Savoir vivre à l’usage des jeunes générations » se niche un sentiment partagé par beaucoup et qui ressemble à du dépit amoureux. Cette sorte d’amour-là justifie, s’il en était besoin, l’existence d’une revue comme la nôtre.
Médias
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