15/12/2005
"Salauds d'étrangers!"
Les récentes émeutes des banlieues ont eu au moins un résultat positif. Elles ont momentanément provoqué l’union sacrée du monde politico-médiatique français dans les plis du drapeau... contre la presse étrangère.
Beaucoup de commentateurs de presse ont rejoint les autorités gouvernementales pour dénoncer les « exagérations » et la « mauvaise foi » des médias étrangers décrivant « Paris qui brûle » ou « la France au bord de la guerre civile ». France-Soir diagnostique : « Entre les caricatures excessives et les commenÂtaires partisans, les médias étrangers analysent souvent les évéÂnements en prenant en compte les rapports de leurs pays respectifs avec la France. »
Evidemment, les médias des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, ces maudits « Anglo-Saxons » apôtres de l’ultralibéralisme et contempteurs de notre modèle social, ont été les premiers visés. Un collaborateur du porte-parole du gouvernement, cité par Le Monde, l’a fait en termes délicats, fruits d’une probable formation diplomatique : « La presse étrangère, notamment anglo-saxonne, n’a pas été tendre envers la France. » Lorsque sont apparus les premiers fléchissements dans les réservations touristiques à destination de la France, les respon sables ont vite été trouvés. Pas les émeutiers bien sûr, mais les médias étrangers. Et comme la France ne change pas, nos ministres ont entrepris de leur donner une leçon de journalisme. Les ayant convoqués, Philippe Douste-Blazy et Jean-François Copé leur ont expliqué ce qu’ils auraient dû voir et ne pas voir dans les rues de nos banlieues en feu.
Peut-on seulement imaginer ce qu’eût été le ton des médias français si mille voitures, une demi-douzaine de bus, un camion de pompiers, deux écoles, un gymnase et un centre commercial avaient été incendiés en une seule nuit dans la banlieue de New York ou de Londres, et si cela avait recommencé le lendemain, et le surlendemain et toute la semaine suivante ? Nous aurions certainement eu droit à la même couverture emphatique, dramatique et alarmiste que celle qui s’est étalée à travers le monde au lendemain de l’explosion de Clichy-sous-Bois. Et c’eût été tout à fait normal.
Les incendies de voitures et les affrontements avec la police sont désormais tellement banals dans notre univers suburbain que nous avons fini par oublier qu’ils sont aberrants dans la capitale d’une démocratie avancée qui se flatte constamment d’être « la plus belle ville du monde ». Et nous ne supportons surtout pas de nous voir tels que nous sommes dans le miroir que nous tendent les observateurs étrangers : un pays malade d’une immigration mal digérée.
Il y a sans doute eu des sursimplifications spectaculaires de la part de journaux et de télévisions destinés au grand public populaire et qui n’ont pas l’habitude de faire dans la dentelle. Le vieil antagonisme entre la France et le couple américano britannique exacerbé par la guerre d’Irak a certainement joué son rôle. Mais il y a eu aussi beaucoup d’observations pertinentes que nous avons eu tort de n’attribuer qu’à la mesquinerie, et de ne pas méditer. Telle cette une de The Independent de Londres superposant quatre mots français en caractères énormes : « Liberté ? Egalité ? Fraternité ?.. Réalité ! » Touché !.. comme on dit en anglais.
Médias
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